Il est des rencontres que l’on fait une fois dans une vie. Des rencontres qui changent parfois le cours d’une existence. Des rencontres qui apportent une lueur d’espoir dans un monde où l’égoïsme et l’entrisme ont pris le pouvoir. Des rencontres valeurs d’enseignement. Une rencontre que j’ai faite, la semaine dernière, dans un hôtel de luxe de Tel-Aviv. C’est au David Intercontinental, situé, non loin de la Baie de Jaffa, qu’un homme exceptionnel accompagné de sa chère épouse m’a fait l’amitié de m’inviter à passer quelques minutes à parler de ses souvenirs, de ses joies et de ses peurs. Nous avons évoqué ensemble ce pourquoi, nous nous sommes donnés rendez-vous, les Maccabiades, auxquels il participe pour la quatrième fois. Son nom, Izac Joffe. Son âge, 89 ans. Particularité : sportif le plus âgé des Maccabiades 2013.

Loin du tumulte de l’arrivée en grande pompe, de la big star du basket américain, Amare Stoudamire, j’ai préféré mettre en lumière un homme de l’ombre mais tout aussi charismatique que le joueur des New-York Knicks. J’ai fais la connaissance d’Izic Joffe, il y a quatre ans en 2009 sur un court de tennis. C’était déjà les Maccabiades et je m’occupais de faire le lien entre les sportifs venus des quatre coins de la planète et les organisateurs de cet événement considérable à l’échelle d’Israël. Ayant pratiqué ce sport durant de nombreuses années et à un certain niveau, je sais qu’il exige de sérieuses qualités physiques et mentales. Quelle ne fut pas ma surprise de voir ce petit homme d’1 mètre 60, qui pourrait être mon arrière grand père, se déplacer avec une agilité à faire pâlir certains juniors.  Mais le plus étonnant, c’est  son endurance. Tenir près d’une heure et demi sur un court de tennis en fin d’après midi avec la célèbre humidité de Tel Aviv en chape de plomb, je me disais que j’avais sous mes yeux un véritable phénomène de la nature. Un sportif de haut niveau tout aussi accompli que les plus grands athlètes de la planète.

Après l’une de ses victoires, j’ai eu la chance d’échanger quelques mots avec Izic au retour d’une chaude journée de travail. C’est d’ailleurs sur ce rappel que nous entamions notre entretien. Je pensais franchement qu’il n’allait pas se souvenir de ce moment mais comme cet homme est exceptionnel, il se remémorait cet instant passé dans une voiture que l’on avait emprunté à un des organisateurs des Maccabiades car l’autobus avait accusé un énième retard, classique en Israël.

C’est fièrement et avec un franc sourire qui illumine son visage qu’Izic me déroule le fil de sa vie. Tout commence en Lituanie en 1924. Izic est issu d’une famille de triplé, deux garçons et une fille aînée.  Il vivait avec ses parents dans une petite ville perdue dans un pays où il ne faisait pas bon être juif. En quête d’une vie meilleure, la famille Joffe décidait de prendre le large et de quitter la rigueur du climat de l’Est de l’Europe pour partir, selon ses termes, « à la ruée vers l’or » direction l’Afrique du Sud et la grande ville de Johanesburg. Ruée vers l’or car le père d’Izic avait entendu ici ou là qu’à l’extrême sud de l’Afrique, les gens faisaient fortune grâce au plus précieux des métaux.

En compagnie de Izic Joffe, le concurrent le ples âgé de ces Maccabiades 2013

En compagnie de Izic Joffe, le concurrent le ples âgé de ces Maccabiades 2013

C’est donc en 1928, qu’Izic et sa famille prenait la direction de l’Afrique du Sud. De sa tendre enfance, l’homme au regard bleu comme la mer se souvient que son père travaillait non pas dans la pierre précieuse mais dans la confection. Il vendait des machines à retoucher les vêtements et entretenait des relations avec de nombreuses usines françaises.

Dee son enfance, Izic retient  une scolarité sans encombre passée dans une école de Johanesburg où les Juifs étaient, selon lui, « autrement considérés qu’en Lituanie, même si nous étions totalement séparés de la population noire ». Une Lituanie qu’il voyait de loin s’enfoncer dans la guerre. Sa famille avait déjà été touchée par les pogroms, c’est cette fois la Shoah qui allait emporter une grande partie de ses proches.

Malgré la tristesse de certains de ses souvenirs, Izic reprend le fil de sa narration et me rétorque sans ménagement : « nous sommes là, pour parler de tennis, alors, on va parler tennis ». Je le laissais poursuivre. Toutes les règles de l’interview traditionnelle étaient déjà outrepassées, le vieil homme se plaisait à raconter sa vie et son œuvre. C’est donc à l’âge de 25 ans allait frapper pour la première fois dans la balle jaune. « Je jouais dans un des clubs de Johanesburg, j’étais accroc à ce sport, j’y jouais tous les jours de la semaine » me raconte t-il. Izic voyait, et voit toujours d’ailleurs, dans le tennis « des valeurs de partage, de respect et d’échange qu’aucun autre sport lui a procuré ». Il a connu sa femme sur un court de tennis. C’est avec elle qu’aujourd’hui il enchaine les coups droits et les revers.

Ce sport lui a permis aussi de voyager un peu partout dans le monde. « J’ai fais des compétitions en Turquie, en France, aux Etats-Unis,  et en Nouvelle Zélande, entre autres, dans les catégories séniors et j’ai été bien classé ».

Jusque donc, en 2005, où Izic prit la décision de s’inscrire aux Maccabiades. Selon lui, participer à ces Jeux Olympiques juifs, c’était sa façon à lui d’exprimer son amour pour Israël. Il est inutile de préciser que cet homme âgé aujourd’hui de 89 ans est un fervent défenseur de l’Etat Hébreu et sioniste dans l’âme.

A ce propos, lorsque je lui demandais la principale anecdote au sujet d’une de ses participations à ces Maccabiades, il s’est souvenu d’une de ses discussions avec un adversaire français de Marseille. Et ce dernier lui avait raconté la montée progressive de l’antisémitisme dans la cité phocéenne et en France plus généralement. « Comment peut-il encore avoir des gens avec la haine des Juifs encore aujourd’hui ? » s’offusque t-il, tout en me racontant que la veille au soir, l’Ambassadeur d’Afrique du Sud en Israël a refusé un présent des mains du chef de la délégation de son propre pays. Vieux réflexe.

Être présent pour la quatrième fois à cette édition des Maccabiades, c’est pour lui « un honneur et une fierté, d’autant plus lorsque le Premier ministre de l’Etat d’Israël, Binyamin Netanyahou annonce à tout un stade à Jérusalem que vous êtes le sportif le plus âgé de ces Jeux ».  C’était pour lui l’apthéose.

Organiser la cérémonie d’ouverture à Jérusalem revêt pour Izic une signification particulière « puisqu’elle proclame au monde entier la ville Sainte comme la capitale d’Israël et des Juifs, et pour moi cela veut tout dire », m’affirme t-il avec émotion. Izic n’oubliera pas de me rappeler qu’il a tout de même réussi à glaner une médaille de bronze lors de la dernière édition en 2009. Je lui ai dis que je me souvenais de sa rencontre pour l’avoir suivi au bord du court. Il y a quatre ans, je ne pouvais pas m’imaginer être assis en face de cet homme. En face de quelqu’un qui raconte avec authenticité les meurtrissures vécues par  le Peuple Juif mais aussi son amour du sport et de la balle jaune. C’est sur un sourire que l’on se quitte. Faire partie de la famille Maccabi, c’est croire aussi au miracle de la vie.